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10 May 2021


“Il est le plus grand, oui, et il n’y a même pas de débat. Je l’ai vu jouer pendant des années et tout ce qu’il faisait était brillant.”

En 2018, l’illustre dernier rempart anglais Gordon Banks adoube Lev Yachine comme le GOAT (Greatest of All Time, le meilleur de tous les temps) des gardiens de but. Lev Yvanovich, dit Yachine est une légende du ballon rond. Bien avant Gianluigi Buffon, Iker Casillas, José Luis Chilavert ou encore Manuel Neuer, Yachine est la première icône de notre poste. Au cours de sa carrière, l’historique portier du Dynamo Moscou impressionne sur les pelouses européennes. Une figure mythique ancrée dans l’Histoire soviétique. Un fascinant mélange entre héros sportif et personnage historique. Main Opposée vous propose de revenir sur la carrière, le style, la Mémoire et la vie d’un Monument.

Partie I : De passoire à légende

Né le 22 octobre 1929, le jeune Lev grandit à Moscou. Enfant, il distingue depuis son jardin les avions soviétiques. Des engins aéronautiques, qu’il voyait défiler dans le ciel moscovite pour célébrer l’anniversaire de Iossif Vissarionovitch Djougachvili, plus connu sous le nom de Staline. En compagnie de son père, Yachine travaille à l’usine métallurgique de Touchino, dans la banlieue de Moscou. De 1945 à 1949, Lev assemble des trains à la fabrique moscovite. En parallèle, il dispute des rencontres de football avec l’équipe de son usine. En 1949, Lev doit effectuer son service militaire, qu’il poursuit au centre de formation du Dynamo Moscou. Pourquoi le Dynamo ? L’équipe moscovite est le club favori du NKVD, la police secrète soviétique. Pour le Dynamo Moscou, le service militaire était un prétexte pour recruter les footballeurs soviétiques les plus prometteurs.

Au sein de l’équipe junior du Dynamo, Lev débute au milieu de terrain et ne convainc pas ses formateurs. Ses coéquipiers lui reprochent d’avoir les « pieds carrés ». Une partie de football dans la rue va changer la carrière de Lev mais aussi son destin.

Comme dans la cour de récréation, les amis se succèdent dans les cages. Vient alors le tour de Lev. Dès les premières frappes il impressionne. Ses copains sont émerveillés et ne se moquent plus de la technique de Yachine. Persuadé d’avoir plus d’avenir dans les cages, l’apprenti gardien demande à son coach de lui faire confiance dans les buts du Dynamo. Une requête acceptée par Arkady Chernyshev.

Lors des premières rencontres, les prestations de Lev sont décevantes. Il enchaîne les erreurs, et est même qualifié de « passoire ». Convaincu du talent de son protégé, Arkady Chernyshev fait confiance à Yachine. Pour améliorer sa technique et ses qualités, Chernyshev conseille à Lev de jouer dans les cages de l’équipe de hockey sur glace du Dynamo Moscou. Ancien joueur de hockey et de football, Chernyshev entraîne également l’équipe de hockey du Dynamo. Durant l’hiver glacial soviétique, de nombreux footballeurs délaissent leurs crampons pour chausser les patins. Pratiquant ainsi le sport le plus populaire de l’Union Soviétique, Yachine se distingue sur toutes les patinoires du pays. Lev remporte le premier trophée de sa carrière, non pas sur les pelouses, mais bel et bien sur les glaces soviétiques. En 1953, il remporte la Coupe d’URSS de hockey sur glace. Une fois la saison de hockey terminée, le gardien du Dynamo retrouve les terrains de football.

Sous l’œil du Tigre

Lev côtoie Alexei Khomich, portier du Dynamo de Moscou et de la sélection soviétique, surnommé le Tigre. Le jeune Lev profite de ses  conseils pour progresser à une vitesse féline. Il devient alors le n°2 de Khomich. Au même moment, le sélectionneur de hockey souhaite le convoquer en équipe nationale. Face à ce dilemme, Lev décide d’écouter les conseils Arkady Chernyshev qui lui dit de persévérer dans le ballon rond. Il ne regrettera jamais ce choix !

O Homem com uma câmara de fotografar: Alexei Khomich
Lev Yachine en pleine discussion avec Alexei Khomich, devenu photographe après sa carrière footballistique. (Source: Fairplay)

Lev élève son niveau de jeu et remplace Alexei Kommich à la fois au Dynamo Moscou et en sélection nationale. L’élève a dépassé le maître, et Yachine abandonne définitivement sa carrière de hockeyeur en 1954 pour se consacrer exclusivement au ballon rond.

En 1956, les Jeux Olympiques sont organisés à Melbourne. Pour le régime soviétique, ces JO sont d’une importance capitale. Quatre ans plus tôt à Helsinki, l’URSS participait de nouveau aux Olympiades, quarante ans après leur dernière participation à Stockholm en 1912. Lors des Jeux de 1952, les sportifs  devaient sourire et montrer une belle image aux  pays Occidentaux. En Australie, la donne avait changé, les athlètes soviétiques devaient gagner !

Pour le pouvoir communiste, les victoires de ses athlètes permettent de démontrer la force du modèle social soviétique. Symboliquement, il était question de suprématie idéologique vis-à-vis de l’Occident. Lors des olympiades hongroises, Lev Yachine remporte le premier titre de l’URSS en football. Une victoire (1-0) face au frère ennemi yougoslave. Le gardien soviétique est solide dans les cages, mais c’est lors du championnat d’Europe 1960 que Yachine va impressionner le Vieux Continent. La phase finale – sorte de final four avant l’heure) est organisée en France. Comme quatre ans plus tôt à Melbourne, la finale oppose l’URSS à la Yougoslavie.

Après avoir remporté tous ses duels avec les attaquants yougoslaves à Melbourne, Yachine réalise une parade salvatrice dans les derniers instants de la finale de l’Euro. Dans les travées du Parc des Princes, le public parisien est émerveillé par les exploits de Yachine. Les spectateurs s’extasient lorsque le portier s’interpose sur un coup franc de Bora Kostic. Une nouvelle fois, l’URSS s’impose, Lev est élu meilleur gardien de la compétition. Une récompense qu’il glane de nouveau lors de l’Euro 1964, malgré la défaite en finale (1-2) face à l’Espagne franquiste. Avec le Dynamo et la sélection, Yachine enchaîne les trophées. Pourtant, le gardien à la casquette ne connaît pas autant de réussite en Coupe du Monde.

Lev Yashin with the 1960 European Championship trophy | Beyond The Last Man
Lev Yachine célébrant la victoire soviétique lors de l’Euro 1960 (Source: Beyond the Last Man)

En 1958, Yachine participe à la première Coupe du Monde de son pays. Il est décisif face à l’Angleterre en phase de poule, qualifiant son équipe en quart de finale face à la Suède. Malheureusement, les Soviétiques sont éliminés par le pays hôte (0-2).

Quatre ans plus tard au Chili, l’Union Soviétique est l’un des favoris du mondial. Une nouvelle fois, les coéquipiers de Yachine affrontent le pays hôte en quart de finale. Face au Chili, Yachine est handicapé par un traumatisme crânien subit plus tôt dans le match. Gêné, le gardien du Dynamo Moscou poursuit la rencontre mais apprécie mal la trajectoire d’un coup franc chilien au premier poteau. Encore sonné, il encaisse l’ouverture du score. Les Soviétiques ne reviennent pas et les locaux s’imposent (1-2). Un véritable coup de massue ! Le retour au pays est délicat. Lev est hué lors de certaines rencontres du championnat local, son appartement est même vandalisé.

Comment expliquer un tel ressentiment à l’égard d’un des héros du peuple ? Lors de leur compte-rendu du mondial chilien, les médias soviétiques ne sont pas au courant du traumatisme crânien de Yachine. Ignorant l’état physique de leur portier, des journalistes soulignent l’impuissance du dernier rempart face au Chili. La pilule est dure à avaler pour le peuple soviétique qui espérait remporter la compétition. Des critiques exacerbées par la symbolique du stade en URSS.

Dans l’Histoire soviétique, le stade de football était l’un des seuls endroits où les citoyens pouvaient contester. L’enceinte sportive permettait aux Soviétiques de s’exprimer sans peur, de siffler la police, le KGB ou le pouvoir. À ce sujet, le compositeur Dimitri Chostakovitch disait : “Le stade de football, c’est le seul endroit en Union soviétique où vous pouvez être non seulement « pour », mais aussi « CONTRE » !”. L’inexistence des libertés individuelles en URSS ont amplifié les vives réactions à l’égard de Yachine.

À jamais le premier!

Pour la presse internationale, la performance du gardien soviétique au mondial 1962 est synonyme de fin de carrière. Lev retient les critiques émises à son encontre. Dès lors, l’araignée noire tisse à nouveau sa toile pour montrer qu’il est bien le patron.

En 1963, il réalise une année exceptionnelle et historique. Bosseur infatigable, Yachine semble plus fort que jamais. Âgé de 32 ans, il regagne le championnat d’URSS avec le Dynamo de Moscou après quatre années de disette.

La même année, la fédération anglaise de football organise un match de gala contre une sélection mondiale pour célébrer le centenaire de la FA (Football Association). Le portier soviétique garde les cages d’une sélection composée d’Eusebio, Raymond Kopa ou encore Alfredo Di Stefano. Une belle petite équipe n’est-ce pas ? Pour cette rencontre exceptionnelle, Lev abandonne sa tunique noire légendaire au profit des couleurs de la Fifa. Vêtu d’un maillot jaune, d’un short noir et de chaussettes bleues, le gardien fait le show à Wembley. Il détourne les assauts de la perfide Albion. Il fait admirer ses qualités de détente et d’anticipation, perfectionnées sur la patinoire de Moscou.

Auteur d’une année remarquable, le gardien est récompensé le 8 novembre 1963 en devenant le premier portier, le seul encore aujourd’hui, à remporter le Ballon d’Or.

Palmarès Ballon d'Or - 1963 - Lev Yachine - France Football
Lev Yachine reçoit son Ballon d’Or 1963 à Moscou (Source: France Football).

En 1966, Lev Yachine dispute la Coupe du Monde organisée en Angleterre. Déterminé à lever l’affront chilien, le Ballon d’Or 63 épate encore la planète football. Outre-Manche, l’URSS termine à la première place du groupe D en se défaisant de la Corée du Nord, de l’Italie et de leur bourreau de 1962, le Chili. En quart de finale, les Soviétiques sont confrontés à la nouvelle génération hongroise. À Sunderland, Yachine réalise trois arrêts décisifs pour battre les Magyars (2-1). Pour la première fois de son histoire, l’URSS atteint le dernier carré d’une Coupe du Monde. Il reste alors deux matchs à Yachine pour atteindre son rêve mondial.

À Goddisson Park, Soviétiques et Allemands de l’Ouest (RFA), se disputent une place en finale. Les coéquipiers de Yachine ne parviennent pas à répondre à l’impact physique imposé par les coéquipiers du jeune Franz Beckenbauer. Une intensité qui marque les spectateurs, comme Puskas, présent dans les gradins : « On se demande bien pourquoi on a donné un ballon à ces gars là, des fusils leur ont été plus utiles pour ce qu’ils décidèrent de faire ». Réduite à 9, l’URSS perd cette « guerre » face aux Allemands (1-2). Malgré plusieurs arrêts, Yachine doit se contenter de la petite finale face au Portugal.

Lusitaniens et Soviétiques sont épuisés. En début de rencontre, l’arbitre anglais désigne le point de penalty, après une main soviétique. Pas besoin de VAR à l’époque, quelle belle période ! (Ok boomer). Eusebio, Ballon d’or 1965 et auteur de 8 buts durant ce mondial, se présente devant Yachine. Le « Pelé européen » trompe le Ballon d’or 1963. Au lieu de célébrer, le maestro portugais salue respectueusement son aîné. Les deux monstres échangent une accolade sous les vivas de Wembley. Un beau geste dans le pays du Fair-Play. Les Portugais l’emportent et terminent à la troisième place de la compétition. À 37 ans, Yachine échoue pour sa dernière compétition internationale en tant que titulaire. Il sera dans le groupe pour le Mondial 1970, mais ne disputera pas la moindre minute.

Sous le maillot du Dynamo, Yachine continue d’écrire un peu plus sa légende. En 1971, il décide de raccrocher les crampons. Le Dynamo Moscou organise un jubilé pour le gardien de son Temple. Bobby Charlton et Gerd Müller sont conviés et les 100.000 spectateurs du stade Lénine assistent à la dernière rencontre de leur idole. Lev reçoit une ovation exceptionnelle de la part de la foule venue saluer son héros.

Si sportivement Yachine a glané de nombreux succès, les coupes du Monde avec l’URSS resteront la seule ombre à son énorme tableau de chasse. Le portier soviétique a marqué l’Histoire de son pays, mais aussi l’Histoire de son sport grâce à un style révolutionnaire.


Palmarès

Dynamo Moscou:
Champion d’URSS en 1954, 1955, 1957, 1959 et 1963.
Vainqueur de la Coupe d’URSS en 1953, 1967 et 1970.

Sélection nationale:
Champion Olympique aux Jeux de 1956.
Champion d’Europe en 1960.
Vice-champion d’Europe en 1964.
Quatrième de la Coupe du monde 1966.

Hockey sur glace, avec le Dynamo:
Coupe de l’URSS en 1953.


Lev Yachine le Tsar des gardiens de but, épisode II à suivre…

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