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20 July 2023


Meilleur gardien de la Ligue des Champions deux années de rang, homme du match de la grande finale européenne remportée par le Real Madrid en 2022 au terme d’une épopée dont il fut l’un des principaux acteurs, actuel détenteur du Trophée Yachine, Thibaut Courtois est incontestablement le meilleur gardien du monde actuellement. Au-delà du travail effectué quotidiennement au sein du Real Madrid, il collabore également depuis près de trois ans avec un analyste vidéo dont l’apport se traduit sur le terrain par les performances stratosphériques du dernier rempart de la Maison Blanche. Pour mieux comprendre son travail aux côtés du natif de Brée, Main Opposée est parti à la rencontre de Thierry Barnerat, l’homme qui murmurait à l’oreille de Thibaut. Entretien.

Bonjour Thierry Barnerat, vous êtes instructeur FIFA pour les gardiens de but, mais également vidéo analyste de Thibaut Courtois depuis près de trois ans. Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec lui ?

Après avoir été à Lausanne Sport, j’ai été sollicité par la société KeepExpert qui réside en Belgique. Ils désiraient me rencontrer pour qu’on puisse créer des protocoles pour évaluer les gardiens sur les facteurs sous-jacents à la performance et, après 3-4 mois de collaboration, le père de Thibaut Courtois a pris contact avec le responsable de cette société en sachant que je travaillais pour eux pour savoir si j’étais d’accord de faire d’abord quelques analyses de match de son fils pour voir s’il y avait une possible utilité de mon travail, ce que j’ai fait. J’ai réalisé l’analyse de 8 matchs à l’issue desquels nous avons conclu un mandat pour que je puisse travailler sur l’ensemble des matchs de Thibaut Courtois pour toute la saison, que ce soit des matchs au sein de son club, le Real Madrid, ou en équipe nationale.

Durant cette période, le Real Madrid a soulevé tous les trophées possibles (Liga, Copa del Rey, Supercoupe d’Espagne, Ligue des Champions, Supercoupe d’Europe et Mondial des clubs) avec un Thibaut Courtois stratosphérique sous les bois. Pouvez-vous nous expliquer votre travail à ses côtés ?

Mon travail se réalise de façon très simple. Je récupère les images de l’ensemble du match le plus rapidement possible afin d’être très effectif dans mon travail. Une fois les images récupérées, je réalise un clip vidéo qui dépend de toute l’activité sur le match de Thibaut Courtois, clip dont la longueur est souvent comprise entre 4 et 6 minutes, même s’il m’est arrivé de faire 7-8 minutes parce qu’il y avait un nombre d’actions assez considérable. Bien évidemment, il faut savoir qu’il y a dans ces analyses autant les actions dites “positives” que les actions dites “négatives” s’il y en a, et quand je parle d’actions négatives, c’est un détail, comme une position d’épaule qui est 20 degrés trop à droite ou trop à gauche par exemple, donc on parle vraiment de détails.

Une fois le montage réalisé, j’amène tous les commentaires nécessaires par rapport aux situations. Souvent c’est une interaction, donc cela passe par le questionnement, c’est-à-dire sous la forme “je pense que dans cette situation, le fait de rester et de ne pas faire un pas en avant…” pour favoriser l’échange et qu’il y ait une suggestion aussi qui soit faite de la part de l’athlète. J’envoie tout ça rapidement à Thibaut – on essaie toujours que le lendemain du match tout soit réalisé – , puis lui regarde ma vidéo, mon analyse, et me renvoie un vocal pour que l’on puisse avoir le feedback de son ressenti et construire pour le futur. Il faut savoir qu’au début de notre collaboration, nous avons fait une ou deux visioconférences pour mettre en place certaines choses sur des bases concrètes, sur la gestion de la profondeur, sur le jeu aux pieds ou d’autres choses, donc voilà comment cela se passe entre lui et moi.

Parmi les meilleurs à son arrivée au Real Madrid, Thibaut Courtois est aujourd’hui considéré comme LA référence mondiale au poste de gardien de but, au point de donner l’impression de banaliser l’excellence de par ses prestations. Quel est le secret d’une telle progression, d’une telle domination et surtout d’une telle constance dans tous les aspects du poste ?

Ses performances sont juste exceptionnelles ! J’ai pour habitude de dire qu’un athlète, un athlète comme Thibaut Courtois, c’est une formule 1 qui a beaucoup d’ingénieurs pour l’amener à sa performance, une performance qui est, elle, réalisée par le pilote avec la voiture. Là, c’est un petit peu différent parce qu’il n’y a pas de voiture mais un corps et un esprit, donc cela peut se considérer comme une voiture et un pilote. Aujourd’hui, c’est l’ensemble des personnes qui travaillent avec Thibaut, et surtout le travail de Thibaut, car il a tout un travail qui se fait aussi à l’extérieur, en prépa physique, en soins, pour avoir une nutrition qui soit très appropriée et une récupération évidemment extrêmement professionnelle, et puis il y a une analyse tactique et il est clair que c’est pour moi une grande chance de travailler avec lui.

C’est un athlète qui est toujours ouvert, avec qui on peut beaucoup partager, qui a une ouverture d’esprit assez incroyable et c’est un bonheur de collaborer depuis deux ans et demi avec lui, donc il est certain que ses performances me touchent parce que c’est juste magnifique, mais ce sont SES performances et comme je dis toujours : “le succès appartient à l’athlète, les échecs à l’entraîneur ou aux entraîneurs”. Mais la chose que je répète et qui est la plus importante, c’est qu’il y a beaucoup de personnes autour de lui, et en premier son entraîneur de gardiens Luis Llopis avec qui il travaille énormément sur le terrain sur la vitesse d’exécution, sur la réaction, sur la vitesse gestuelle, sur l’explosivité, etc… qui sont des facteurs extrêmement importants pour répondre justement à l’exigence de l’action. Chacun à notre niveau, nous nous efforçons de lui amener chacun une touche supplémentaire pour qu’il progresse, mais il est clair qu’avoir une telle constance dans la performance, avec un nombre d’arrêts décisifs par match qui est juste incroyable, un nombre d’erreurs qui est insignifiant… Chapeau bas l’artiste, parce que c’est vraiment la grande classe ce qu’il réalise.

Thibaut Courtois et Thierry Barnerat en pleine session de travail à Madrid - source : Thierry Barnerat
Thibaut Courtois et Thierry Barnerat en pleine session de travail à Madrid – source : Thierry Barnerat

Vous avez mis en place une approche systémique de l’activité du gardien de but dans le jeu. Pourquoi utiliser une telle approche du poste ? À quoi sert-elle ?

Elle nous sert à structurer nos pensées, nos réflexions sur l’activité du gardien de but dans le jeu et donc, subséquemment, cette phase tactique, ce comportement tactique que le portier va devoir aujourd’hui adopter pour répondre à l’action.

Comment se compose cette approche ? Quelle en est la structure ?

Si on réfléchit à cette approche systémique de l’activité du gardien de but dans le jeu, il est clair que nous avons deux blocs qui sont une évidence : un bloc défensif et un bloc offensif. Nous avons donc une phase défensive d’une part, et d’autre part, une phase offensive.

Comme pour les joueurs de champ – car il y a également une approche systémique de l’activité du joueur – , nous avons également des phases de transition. Lorsque je suis dans une phase défensive, je peux avoir une transition de la phase défensive à la phase offensive, ce qu’on appelle une transition DEF-OFF et, lorsque l’on est dans une phase offensive, c’est-à-dire que l’équipe a le ballon et le perd, je suis dans une transition de la phase offensive à la phase défensive, c’est-à-dire une transition OFF-DEF.

Si l’on va plus loin, il est extrêmement important d’avoir aujourd’hui cette approche systémique de l’approche de l’activité du gardien de but dans le jeu pour fixer les comportements tactiques pour chaque situation.

Comment cette approche se matérialise-t-elle ? Pouvez-vous nous détailler les différentes situations que vous évoquez ?

Commençons par le bloc défensif. On a soit une défense de but, donc je défends le but, soit on défend un espace. Il est par ailleurs évident que dans une même action de jeu, je peux être amené à gérer en suivant les deux situations.

Prenons l’exemple d’un centre suivi d’un coup de tête. Dans la première phase de la situation, c’est-à-dire sur le centre, je défends un espace et, quand je vois que je ne peux pas prendre le ballon dans l’espace et que j’ai une opposition qui va pouvoir toucher le ballon, j’entre alors dans une transition défensive, une transition entre défendre l’espace et défendre mon but et là, à cet instant, je vais défendre mon but pour pouvoir répondre à l’exigence de l’action, c’est-à-dire au coup de tête de l’attaquant ou sa reprise, par exemple, du pied. Ça, c’est pour bien expliquer les deux aspects du bloc défensif : soit je défends un but, je défends MON but, soit je défends un espace.

Quelles sont les situations requérant de défendre son but ?

On voit clairement que l’on a plusieurs situations quand on défend un but. Soit c’est une frappe, une frappe qui peut être de l’extérieur des 16m, de l’intérieur des 16m, qui peut être une frappe déviée… il y a plein de situations différentes, mais cela reste une frappe.

Qu’en est-il du duel ?

Il serait intéressant de définir le duel en tant que tel. Quand nous parlons de duel, c’est que le gardien de but doit être en action dans l’action, et ceci est la conséquence de la distance entre lui et le ballon, autrement dit 5 mètres ou moins, car à cette distance je n’ai pas le temps de réagir. Je dois donc agir, d’où le terme “être en action dans l’action”, mais celle-ci est définie par la fermeture d’espace, par l’envergure du gardien de but qui est apportée par son corps pour empêcher le ballon de franchir la ligne de but.

Et celles qui requièrent la défense d’un espace ?

Quand on défend un espace, on ne défend jamais notre but. Cela peut être une première action, une première action qui va par la suite m’amener à devoir défendre mon but si je n’arrive pas à prendre le ballon, à être en possession du ballon, c’est-à-dire intervenir dans l’espace et me saisir du ballon avant que l’attaquant ou l’adversaire ne puisse le faire.

Parmi les situations où l’on doit défendre l’espace, on peut tout d’abord avoir un ballon dans la profondeur, où l’on retrouve trois situations. Tout d’abord la grande profondeur, lorsque le bloc est tout en haut, aligné à 45 mètres, et qu’un ballon est mis dans la profondeur dans le dos de la défense. Je vais peut-être pouvoir intervenir à 25-30 mètres. Vient ensuite la moyenne profondeur, lorsque le ballon est mis depuis les 30-35 mètres et arrive au niveau des 16 mètres 50. Enfin, la petite profondeur, sur les ballons qui sont mis dans ce qu’on appelle l’intervalle où là, je vais pouvoir me saisir du ballon dans mes 16 mètres 50. On retrouve également le ballon dans les 16 mètres, qui est un ballon frappé entre la ligne de touche et la ligne des 16 mètres et qui rentre dans la surface, tout comme les ballons aériens et les centres en retrait.

Je le répète car c’est TRES important : quand je défends un espace, je suis dans la première partie d’une action et, si je ne peux pas me saisir du ballon, je vais devoir défendre mon but ou, autre possibilité, si je ne peux me saisir du ballon mis dans l’espace mais qu’un de mes coéquipiers peut le toucher ou le dévier, à ce moment-là, on passe dans une transition DEF-OFF, transition qui n’est alors pas donnée par le gardien de but, mais par un joueur de champ.

Qu’en est-il du bloc offensif ?

Le bloc offensif est composé de deux parties bien distinctes lui aussi. C’est pour cela que l’on parle d’approche systémique de l’activité du gardien de but. Celui-ci est soit dans une phase de jeu au pied, soit dans une phase de relance, que ce soit une relance à la main ou au pied. Ce sont des situations offensives.

Qu’entendez-vous précisément lorsque vous évoquez le jeu au pied ?

Quand je parle de jeu au pied, il y a deux possibilités. Soit on est en conservation de balle, c’est-à-dire que notre équipe est en possession du ballon et je vais alors devoir être comme un joueur de champ dans mon comportement tactique pour me déplacer dans les bons espaces, pour créer des angles de passes, pour faire attention au temps de passe, etc.…, pour être un joueur aujourd’hui qui réponde à l’exigence de l’action offensive, soit ce sont des coups de pieds arrêtés comme des coup-francs, des 5m50 qui ont été sifflés que je vais devoir frapper, donc c’est une phase offensive mais cette fois, elle est arrêtée.

Si on va un peu plus loin dans la réflexion, quand on parle aujourd’hui de tout l’aspect des relances, on se rend vite compte que le choix du geste technique est un comportement tactique, et que ce choix du geste technique est dans la transition DEF-OFF. Cela veut dire que mes relances sont dans la phase offensive bien entendu, mais elles font partie à part entière d’une transition défensive-offensive : j’ai récupéré le ballon et je relance, ce qui n’arrive que dans ces situations-là.

C’est-à-dire ?

Pour que je puisse relancer avec la main, c’est que j’ai le ballon dans les mains, donc je l’ai récupéré d’une phase défensive ou, de même, je l’ai récupéré dans les mains et je relance du pied, donc c’est une récupération d’un ballon sur une phase défensive qui peut être évidemment quand je défends mon but, ou quand je défends un espace.

C’est pour cela que l’on va dire que le choix du geste technique, c’est-à-dire le choix de ma relance à la main, qu’elle soit roulée, qu’elle soit par le bas, par le haut ou après une relance main-pied, et à ce moment qui peut être avec des techniques totalement différentes, que ce soit un chip, une frappe qui peut venir très haute parce qu’on veut donner du temps pour que l’attaquant puisse venir dessous, ou encore ce qu’on appelle une frappe en volée d’attaque, ce sont des choix techniques, et ces choix techniques sont donnés par l’exigence de l’action. C’est l’action qui va déterminer mon geste technique, ce qui veut dire que le choix de mon geste technique est un comportement tactique. Comme lorsque je suis dans une transition OFF-DEF, et là on ferme le bloc offensif, le choix de mon espace, là où je vais aller me mettre dans l’espace, est un choix tactique.

Ce sont pour moi les fondements de l’ensemble de la réflexion de l’entraîneur car aujourd’hui, avoir une approche systémique de l’activité du gardien de but dans le jeu, c’est mettre une réflexion, une structure dans notre réflexion pour être capable évidemment d’analyser un match sous cette même structure mais aussi, par la suite, d’organiser nos séances dans la même synergie que cette approche systémique de l’activité du gardien de but dans le jeu.

Pour quelles raisons ?

Parce qu’aujourd’hui, et c’est la chose la plus importante pour un entraîneur, un formateur, un éducateur, c’est que mes entraînements, mes séances, ma source d’inspiration est toujours le jeu. C’est pour cela que l’approche de l’activité systémique du gardien de but dans le jeu est fondamentale. En tant qu’entraîneur, mes séances doivent être inspirées uniquement par le jeu, par les actions de jeu. C’est pour cela qu’il est fondamental d’avoir cette approche systémique pour être, par la suite, capable de créer une séance en fonction d’une action ou de plusieurs actions de jeu.

Un dernier mot pour les lecteurs de MO ?

Je vais vous redonner une phrase que je vous avais déjà évoquée lors de notre première rencontre il y a quelques années et qui reflète bien le travail défensif du gardien de but, et surtout son approche psychologique, car elle est à mes yeux essentielle : “le joueur donne la vie au ballon, et nous c’est le ballon qui nous donne la vie.”


photo de couverture : Canal Plus, avec l’aimable autorisation de Thierry Barnerat

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