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1 July 2021


Il est 23h40 lundi soir lorsque Yann Sommer s’envole sur sa droite et croise la route du cinquième tir au but français, frappé par Mbappé. Le gardien de but helvète déplie son bras gauche pour détourner, main opposée, la tentative du jeune français. Un regard vers l’arbitre, une hésitation et puis la délivrance : son arrêt est validé, la Suisse vient d’éliminer l’équipe de France championne du monde en huitième de finale de l’Euro à l’issue d’un match de football aux multiples rebondissements, un match qui aura fait vibrer tous les amoureux du ballon rond et assommé le peuple français, aussi abasourdi que les joueurs de sa sélection nationale au coup de sifflet final, incrédules face à ce qu’il vient de leur arriver alors qu’ils menaient 3 buts à 1 à dix minutes du terme de la rencontre.

Lloris, lui, n’a que son maillot pour cacher son visage et sa détresse. Battu à 5 reprises lors de la séance de tirs au but, il n’aura pas pu sauver le navire français du naufrage. Et pourtant, brassard de capitaine au bras, c’est bien lui qui avait remis les Bleus en selle en détournant le penalty de Rodriguez à l’heure de jeu, penalty qui aurait pu être synonyme de 2-0 pour la Suisse alors que la France était encore apathique, rallumant ainsi l’esprit conquérant de cette équipe bourrée de talents mais qui n’aura pas su en tirer le plein potentiel lundi soir.

LLORIS, CAPITAINE COURAGE DANS LA TEMPÊTE

Peu sollicité, difficilement condamnable sur les buts encaissés et bien peu aidé par son bloc défensif, Hugo Lloris aura tout tenté, sans réussite, jusqu’à l’heure de jeu et ce penalty sifflé à juste titre par l’arbitre argentin de la rencontre.

Systématiquement battu dans l’exercice depuis le 16 octobre 2012 et un penalty de Cesc Fabregas détourné sur la pelouse du Vicente Calderón face à l’Espagne, on pense alors l’affaire bien mal embarquée mais le capitaine français sonne la révolte en détournant du bout du gant droit la tentative de Rodriguez. Le tournant du match pense-t-on alors, et Benzema vient même confirmer cette sensation dans la foulée en inscrivant deux buts coup sur coup. 2 buts à 1 pour les Bleus alors que le 0-2 semblait quasi-acté quelques instants plus tôt, un exploit signé Capitaine Hugo.

En l’espace de cinq minutes, l’équipe de France est passée du rang d’équipe amorphe à celui de rouleau compresseur. Cris de joie dans l’hexagone, cris de terreur dans les cantons suisses, l’affaire semble cette fois entendue et tout porte à croire que les hommes de Didier Deschamps ont enfin pris un ascendant définitif sur des suisses à l’abnégation exemplaire et dont on ne pourra que saluer l’exploit d’avoir fait douter et même trembler les champions du monde, archi-favoris de la compétition.

Oui mais voilà, un match de football dure 90 minutes, même un peu plus, et le moindre relâchement coupable peut changer le visage d’un match en quelques secondes à peine. L’équipe de France était prévenue me direz-vous puisqu’elle a elle-même retourné cette rencontre en deux temps trois mouvements, mais à ce niveau, lorsque les relâchements vont par paire et que les têtes sont déjà tournées vers l’Espagne et les errements au pied de son jeune portier Unaï Simon alors qu’il reste 10 minutes à jouer, la sanction finit toujours par tomber. Laissé à l’abandon par sa défense, Lloris ne peut que constater les dégâts. Un premier coup de semonce helvétique pour revenir à 3-2 ne suffit pas aux Bleus qui jouent avec le feu. Le deuxième coup fera lui plus de dégâts, à quelques secondes du terme de la rencontre : perte de balle de Pogba, crochet sur Kimpembe qui finit assis, frappe des 16 mètres petit filet signée Gavranovic. 3-3, les prémices de la bérézina.

Impuissant, héroïque, puis abandonné à nouveau par les seins, Hugo Lloris le sait, mieux vaut s’imposer avant la séance de tirs au but mais ses coéquipiers en seront incapables, bousculés par une sélection suisse qui, elle, compte bien pousser les champions du monde dans leurs ultimes retranchements, les mettre dans l’embarras jusqu’au bout de la nuit, et plus si affinités. Le capitaine des Bleus peut commencer à s’inquiéter, il n’a jamais remporté de séance de tirs au but avec l’équipe de France et, même s’il a vaincu le signe indien à l’heure de jeu, penalty et séance de tirs au but sont deux exercices bien spécifiques, mais surtout différents.

SOMMER, PETIT HOMME MAIS GRAND PORTIER

De l’autre côté du terrain, Yann Sommer. Impérial sur un centre au cordeau de Rabiot à la 23e minute, le gardien de la sélection suisse s’envole pour couvrir l’espace et couper du bout des gants la trajectoire d’un ballon que Benzema attendait telle une offrande pour remettre les deux équipes à égalité. L’avant-centre des Bleus sera d’ailleurs le seul cauchemar de la soirée pour le portier de la Nati à qui l’on pourrait reprocher un retard dans le déclenchement de sa sortie en croix sur le 2e but de l’attaquant du Real Madrid, mais malgré ces imperfections, Sommer est indéniablement l’homme de la soirée.

Du haut de son mètre 83, il est le plus petit des portiers de cet Euro. Condamné par sa taille, il ne lui a manqué que quelques centimètres sur la frappe de Paul Pogba pour l’empêcher de se loger en pleine lucarne. On notera par ailleurs le retard de Xhaka sur cette action, coupable désignable sur ce but, le joueur de la Nati laissant tout le loisir au milieu de terrain français d’armer son missile téléguidé. Mais pour le reste, du grand Yann dans le texte et à vrai dire, on ne s’en lasse pas.

A quelques secondes du terme de la prolongation, il s’envole à nouveau pour aller, sans difficulté et avec une note artistique aussi haute que sa note technique, capter un ultime coup de tête de Giroud. L’arrêt n’est pas forcément complexe mais, ne nous en cachons pas, la photo est sympa, très sympa même ! Sans doute une manière de montrer son aisance et de mettre la pression sur les hommes de Didier Deschamps alors que s’annonce irrémédiablement la fatidique séance des tirs au but.

LES PENALTIES, TOUT SAUF UNE LOTERIE

Certains journaux français que nous préfèrerons ici ne pas citer s’étaient amusés en relatant le fait que la Nati ait travaillé les tirs au but à l’entrainement, considérant comme un fantasme l’idée même que la sélection suisse puisse ne serait-ce qu’espérer emmener les Bleus au bout de la nuit.

S’il est certain que peu imaginaient un tel scénario, se moquer ouvertement des séances d’entraînement mises en place par Vladimir Petković n’était certainement pas l’attitude idoine à adopter, sauf bien sûr si le but était en réalité de vexer Sommer et ses coéquipiers.

Défendons la profession et considérons cela comme de l’esprit de clocher légèrement déplacé à but polémique, mais si on y ajoute les commentaires d’un ancien sélectionneur de l’équipe de France que nous ne nommerons pas mais qui, petit indice, préside aujourd’hui l’UNECATEF (le syndicat des entraîneurs de football dans l’hexagone) et selon qui la Suisse ne peut espérer gagner « que si les joueurs français restent bloqués dans l’ascenseur », on dépasse largement le cadre des valeurs du football, celles-là même qui imposent de respecter coéquipiers, arbitres et adversaires. Honteux, pitoyable même, et une munition de plus pour Petković au moment de préparer et motiver ses joueurs.

Vous l’aurez compris, les conditions sont alors réunies pour que la magie du football fasse son œuvre. Lloris aura beau toucher la quatrième tentative helvétique sans parvenir à la dévier, Sommer lui attend son heure, celle de la dernière séance : le 5e et ultime tir au but français, frappé par un jeune Mbappé condamné à faire trembler les filets pour la première fois dans cet Euro, sous peine de se voir remettre sa carte d’embarquement et celles de ses coéquipiers direction la maison.

Yann Sommer, lui, n’a aucune pression. Il ne peut que réaliser l’exploit. Gros travailleur, il connaît les habitudes du joueur du PSG. Dynamique sur sa ligne et alors que Mbappé est déjà dans sa course d’élan, il fait un mouvement du bras gauche pour perturber le français et plonge sur sa droite. La tentative de l’attaquant français n’est pas des mieux placées, à mi-hauteur et bien loin du poteau droit, l’occasion qu’attendait Sommer pour envoyer la Suisse vers les sommets d’une main opposée aussi déterminée que déterminante et ramener l’équipe de France à la réalité : tant qu’il reste du temps, un match de football n’est jamais joué.

La France est en pleurs, sous le choc après cet échec cuisant dans un Euro dont elle se voyait déjà soulever le trophée, la Suisse est en liesse après avoir soulevé des montagnes et s’être qualifiée pour la première fois dans un match à élimination directe depuis « sa » coupe du monde en 1954. Les voilà à présent en quart de finale où les y attend l’Espagne, lauréate de l’épreuve en 1964, 2008 et 2012 mais aujourd’hui en pleine reconstruction. De quoi nourrir l’espoir d’un nouvel exploit, guidés par un Yann Sommer toujours aussi performant.

LE PARADIS ET L’ENFER DU POSTE DE PORTIER

Hugo Lloris, Yann Sommer, deux destins croisés avec pour point commun ce petit point blanc situé à 11 mètres de la ligne de but et qui aura, à lui tout seul, fait basculer ce huitième de finale et chavirer les cœurs des uns et des autres à bord d’ascenseurs émotionnels aux trajectoires inversées. Deux portiers d’exception qui auront une nouvelle fois confirmé que la prestation d’un gardien ne s’évalue pas au nombre de buts encaissés mais bien sur la performance individuelle, et qui auront été les principaux acteurs de cette rencontre.

De l’enfer d’un possible 0-2, Hugo Lloris avait permis aux Bleus de retrouver le paradis en quelques minutes avec l’aide de Benzema, avant de replonger dans les abîmes en fin de soirée. Yann Sommer a quant à lui longtemps maintenu les siens au jardin d’Eden avant que les Bleus n’accélèrent et lui fassent vivre l’enfer, mais il aura finalement su retrouver les clés pour guider les siens et, ce sera le MO de la fin, retourner s’asseoir aux côtés de Saint Pierre sur le parvis du paradis. Hop Suisse, et chapeau bas Messieurs !

 


photos de couverture : Vadim Ghirda (Pool) et Le Parisien

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